Eau, culture et colonialité : comprendre les enjeux d'accès à l'eau dans les territoires ultramarins
Par jeunessepourleau · 5 juin 2026

Dans le cadre de ses travaux sur les enjeux de l'eau dans les territoires ultramarins, la commission Outre-mer du Parlement Français des Jeunes pour l'Eau a organisé une table ronde consacrée aux liens entre accès à l'eau, héritages coloniaux et injustices environnementales.
Cette rencontre a réuni Oméya Desmazes, docteure en géographie sociale spécialiste des questions d'accès à l'eau en Martinique, et Emma Feyeux, juriste à l'association Notre Affaire à Tous et co-autrice du rapport Soif de justice consacré aux discriminations environnementales dans l'accès à l'eau potable dans les territoires ultramarins.
À travers leurs regards complémentaires, les intervenantes ont permis d'éclairer les dimensions historiques, sociales, culturelles et juridiques qui structurent aujourd'hui les problématiques d'accès à l'eau dans plusieurs territoires d'Outre-mer.
Des inégalités qui s'inscrivent dans l'histoire
L'un des principaux constats est que les difficultés d'accès à l'eau observées dans certains territoires ultramarins ne relèvent pas uniquement de contraintes géographiques ou climatiques.
« Les vulnérabilités dans l'accès à l'eau ne sont pas uniquement liées aux conditions naturelles. Elles sont davantage construites socialement et historiquement. »
À travers l'exemple de la Martinique, la chercheuse a montré comment le développement des infrastructures hydrauliques a accompagné certains choix d'aménagement du territoire, notamment après la départementalisation. Les échanges ont également mis en lumière le poids des héritages coloniaux dans la structuration des systèmes de gestion de l'eau.
Le chlordécone, symbole d'une injustice environnementale durable
Utilisé pendant plusieurs décennies dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe, ce pesticide continue aujourd'hui de contaminer durablement les sols, les cours d'eau et certaines nappes souterraines malgré son interdiction. Cette situation illustre les conséquences à long terme de décisions politiques ayant privilégié des intérêts économiques au détriment de la santé des populations et de la préservation des écosystèmes.
L'accès à l'eau : un enjeu fondamental de droits humains
« Le droit à l'eau est une condition préalable à la réalisation de tous les autres droits humains. »
Emma Feyeux a décrit une véritable « crise des droits humains » dans laquelle les difficultés d'accès à l'eau ont des conséquences concrètes sur la vie quotidienne des habitants. Les coupures prolongées, les tours d'eau ou la dégradation des infrastructures constituent autant d'atteintes à l'effectivité de ces droits fondamentaux.
Reconnaître les spécificités sans renoncer à l'égalité
« Une discrimination en droit, c'est aussi le fait de traiter de façon similaire deux situations qui appelleraient à des traitements différents parce qu'elles présentent des besoins différents. »
La recherche de l'égalité ne signifie pas l'application uniforme des mêmes réponses partout. La reconnaissance des spécificités territoriales ne doit pas justifier des inégalités, mais permettre d'y répondre plus efficacement.
Les pratiques culturelles de l'eau : une dimension souvent oubliée
Les sources naturelles en Martinique ne sont pas seulement des solutions alternatives lors des coupures : elles sont porteuses de significations sociales, culturelles et parfois spirituelles.
« Les infrastructures en réseau ont aussi contribué à homogénéiser les pratiques et à effacer certaines cultures locales de l'eau. »
Le rôle essentiel des mobilisations citoyennes
Associations d'usagers, collectifs de quartier ou organisations citoyennes jouent un rôle majeur dans la documentation des difficultés, l'interpellation des pouvoirs publics et la défense du droit à l'eau. Ces mobilisations produisent également des connaissances précieuses sur les infrastructures et les réalités locales.
Quels leviers juridiques pour garantir le droit à l'eau ?
L'une des principales difficultés réside dans l'identification des responsabilités lorsque surviennent des défaillances. L'association Notre Affaire à Tous développe une réflexion autour de la notion de discrimination environnementale territoriale : le lieu de résidence figure parmi les critères reconnus par le droit français en matière de discrimination, ce qui permet de dénoncer ces situations non plus seulement comme injustes, mais aussi comme illégales.
Une réflexion à poursuivre
Cette table ronde a permis de mettre en lumière la complexité des enjeux liés à l'eau dans les territoires ultramarins et la nécessité de les appréhender à travers une approche multidimensionnelle. La commission Outre-mer du PFJE poursuivra ses réflexions sur ces thématiques.
Publication initialement parue sur jeunessepoureau.com.
